Sous vingt mille pierres
Si don vous était fait d’une chose si précieuse qu’elle ne dût plus jamais être vue, où donc choisiriez vous de la dissimuler ? Sous un tas de vingt mille pierres ? Dans le ventre creux d’un vieil arbre ? Au fond d’un lac où la lumière ne descend plus ? Vous pourriez bâtir autour d’elle une forteresse de pierre noire, et de portes de fer. Mais à mesure que vous la déroberiez au regard, son secret ne ferait que grandir. Derrière tant de murs, que pourrait-il bien se cacher ? Et bientôt, sans l’avoir jamais vue, tous lui en prêteraient les danses de leurs songes.
Ne lui donnons ni rempart ni gardien, ne l’ensevelissons plus. Laissons-la au contraire parmi nous, offerte à la familiarité des regards, revêtue d’une apparence assez commune pour que l’œil la rencontre sans jamais songer à l’interroger. Car il est peut-être une manière plus sûre de disparaître plutôt qu'à s’abriter.

Du 21 au 23 août 2026, la peintre Lessia investissait la galerie T-SPACE à Anvers avec A Nest for Tomorrow. Sept peintures, réalisées entre 2024 et 2026 et soigneusement choisies pour l’occasion, composaient le cœur de cette première exposition en solo. L’ensemble ne prétendait pas à la rétrospective, encore moins à l’inventaire.
Le temps y fait quelques caprices. Il fatigue les enfants, rend aux vieillards le goût de virevolter et laisse aux souvenirs la drôle de tâche de renseigner l’avenir. Lessia peint cette vitalité-là. Elle découpe, rapproche, déforme et rend parfois avec une étonnante précision ce qu’elle avait pourtant commencé par oublier. Alors la peinture se met à valser. Deux temps suffisent : celui du jeu et celui du réel. L’un avance pendant que l’autre recule, puis les rôles s’inversent. Entre eux, les corps se métamorphosent et les fragments se recomposent sans jamais retrouver tout à fait leur place d’origine. Le passé n’est déjà plus ce qu’il était et l’avenir semble, par quelques endroits, se trouver à l'envers.
Cette ambivalence gagne jusqu’aux objets. De petites sphères rouges circulent d’une toile à l’autre, tantôt perles, tantôt baies, sans que l’œil sache toujours très bien où finit l’une et où commence l’autre. À deux années d’intervalle, les mêmes formes refont surface, mais semblent avoir changé de rôle en chemin. Des racines s’entrelacent comme des vaisseaux sanguins, le végétal emprunte au corps et le corps au végétal. On finit étourdi. Une sorte de diplopie en traverse ainsi l’ensemble, entre le jeune et l’aîné, jusqu’à rendre difficile de savoir qui mène véritablement la danse. Doit-on se fier à l’ancien et regarder le nouveau comme sa forme corrompue ? Ou bien l’ancien est-il déjà dépassé, quelque goût amer que le présent conserve encore sur la langue ? Entre les deux, nul original et nulle copie ne semblent pouvoir longtemps garder leur place. Le double finit toujours par inquiéter celui qui croyait l’avoir engendré, ce qui naît de nous nous prolonge autant qu’il nous remplace.
À un certain point, il fallut que les images quittent les murs et passent entre les mains. L’atelier de Pysanka ouvrait ainsi dans l’exposition un autre espace, consacré à l’héritage ukrainien de Lessia et à ce qui ne se conserve véritablement qu’en se transmettant. Autour de la table, nul spectateur tout à fait, nul maître non plus : un geste était montré, repris, déformé puis donné au suivant. Alors les œufs se firent mondes. À leur surface reparurent le soleil, les plantes, les bêtes et ces signes que les siècles ont fait voyager bien au-delà de ceux qui les tracèrent les premiers. À ceux-là vinrent se mêler des figures plus intimes, parfois préméditées, parfois trouvées au hasard de la main. Chacun semblait découvrir dans cette petite forme close assez de place pour y loger son propre alphabet. L’agalma trouvait peut-être là sa forme la plus curieuse : non plus seulement un trésor gardé au-dedans, mais un monde retourné comme un gant, dont le secret serait venu se déposer sur la coquille. Des signes millénaires y côtoyaient ceux inventés quelques minutes auparavant, sans que l’un eût nécessairement plus d’autorité que l’autre. L’œuf pouvait alors repartir dans un nid, emportant avec lui quelque chose à faire éclore demain...








